À celle qui m’a appris à tenir, même sans mode d’emploi
Il y a des femmes qui avancent sans bruit.
Pas parce que c’est simple.
Parce que quelqu’un doit continuer.
Ma mère était de celles-là.
Elle ne parlait pas beaucoup de fatigue.
Elle la portait.
Dans le corps. Dans le regard.
Dans cette façon de se lever encore, même quand personne ne regarde.
Je l’ai vue faire, longtemps, sans comprendre.
Je croyais que c’était ça, la force.
Tenir. Avancer. Ne pas s’arrêter.
Elle n’a jamais utilisé de grands mots.
Pas de discours sur la résilience.
Pas de leçons sur l’équilibre.
Elle faisait. Jour après jour.
Avec ce mélange de courage et de retenue que seules certaines femmes connaissent.
À l’époque, je ne savais pas que le corps enregistre tout.
Que ce qu’on tait ne disparaît pas.
Que continuer sans pause a un prix, même quand c’est fait par amour.
Il y a des choses qu’on comprend plus tard.
Quand on devient adulte.
Quand le corps commence à parler plus fort que la tête.
J’ai compris que ce que j’avais pris pour de la normalité
était en fait une adaptation.
Une manière de survivre.
Une manière de faire tenir la vie quand il n’y a pas d’espace pour ralentir.
Et j’ai compris aussi ceci :
on peut honorer ce qui nous a été transmis
sans le reproduire à l’identique.
Ma mère m’a appris à tenir.
Mais elle ne m’a jamais appris à respirer en chemin.
Non pas parce qu’elle ne le voulait pas.
Mais parce qu’on ne transmet que ce qu’on a eu le droit de vivre.
Alors j’ai fait autrement.
Non pas contre elle.
Mais pour aller plus loin.
Aujourd’hui, ce que je cherche, ce que j’enseigne, ce que je crée, ce que je protège,
c’est cet espace-là.
Un espace où le corps n’a plus besoin de crier pour être entendu.
Un espace où la fatigue n’est pas un échec.
Un espace où continuer n’exige plus de se perdre.
Kethura est né de cette intention silencieuse.
Ne plus seulement tenir.
Mais apprendre à vivre avec plus de conscience, de rythme, de douceur.
À ma mère,
et à toutes celles qui ont tenu sans mode d’emploi.
À celles qui continuent encore.
Et à celles qui, aujourd’hui, choisissent aussi de s’arrêter un instant.
Respirer.
Puis avancer autrement.